Un Africain à la Maison-Blanche… en 1957.

Clemenceau, publiciste américain.

La Harlem Renaissance. Un engouement éditorial français.

Livre : Blancs mais... Noirs. Le passing, une mascarade (...)

Avertissement.

Un Africain à la Maison-Blanche… en 1957.

En 1957, le refus par un restaurant ségrégationniste de servir un dignitaire africain fit réaliser aux Etats-Unis l’incompatibilité entre leurs lois raciales et leurs ambitions géopolitiques dans l’Afrique post-coloniale.

On ne trouve guère de témoignages d’Africains ayant séjourné aux Etats-Unis avant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’on imagine qu’ils ont vu et éprouvé la discrimination ou la ségrégation raciale, spécialement s’ils se sont rendus dans le Sud. En effet, il a existé une immigration africaine aux Etats-Unis avant la Deuxième Guerre mondiale. Insignifiante peut-être, mais réelle tout de même puisque l’entrée des Africains n’était pas empêchée par la loi fédérale de 1870 sur la naturalisation, qui visait principalement les personnes originaires de l’Asie. Et, même si les Africains n’étaient pas les premiers visés par les lois fédérales de 1920 et 1924 et leurs quotas d’immigration (elles visaient d’abord les Asiatiques et les Catholiques ou les Juifs d’Europe de l’Est), seul un millier d’entre eux au maximum était admissible annuellement aux Etats-Unis pour un motif autre qu’un voyage professionnel. Ce quota fut porté à 1400 en 1952, avant la suppression dix ans plus tard des quotas.

Même deux figures intellectuelles et politiques éminentes de cette proto-immigration africaine en Amérique ne semblent pas avoir laissé d’importantes archives à propos de la situation des Noirs Américains.

La première de ces figures, Orishatuke Faduma, est née James Davies en Sierra Leone. Après avoir étudié à Londres, il se forma à Yale (Connecticut) dans les années 1880 puis fit la plus grande part de sa vie en Sierra Leone où il mena une carrière professorale et ministérielle. La principale trace de sa sensibilité à la question raciale en Amérique est dans son adhésion au mouvement d’Alfred Charles Sam, un négociant « original » de la Gold Coast qui, après avoir lui-même été aux Etats-Unis, se lança au début du XXe siècle dans une entreprise, terminée dramatiquement, de « réinstallation » des Noirs Américains en Afrique (Back-to-Africa movement).

L’autre grande figure intellectuelle et politique de la proto-immigration africaine aux Etats-Unis, le Sud-Africain Pixley Ka Isaka Seme, n’a pas davantage laissé des réflexions ou des documents sur son observation des Noirs Américains pendant son séjour à l’Université Columbia (New York), dont il fut diplômé en 1906. L’Amérique fut néanmoins présente dans le « nationalisme » du futur fondateur de l’ANC, comme le montre son célèbre discours à la Royal African Society à Londres en 1906. Dans cette adresse sur « La Regénération de l’Afrique », Pixley Ka Isaka Seme articulait son anti-colonialisme à des considérations sur ce qui ne s’appelle pas encore la « fierté noire » et n’est pas encore canonisée par des artistes et des écrivains dans la Harlem Renaissance.

Le premier témoignage mémorable par un Africain de la ségrégation raciale aux Etats-Unis date de 1957. Et s’il fit l’objet de nombre d’articles de presse à l’époque, c’est parce qu’il fut au cœur d’un vrai-faux incident diplomatique entre les Etats-Unis et la jeune République du Ghana, puisque son ministre des Finances, Komla Agbeli Gbedemah, en était le sujet. Le ministre était aux États-Unis, disent les archives du Département d’état, « afin d’assister aux réunions de la BIRD et du Fonds monétaire international à Washington et afin de conduire la délégation ghanéenne aux Nations unies. Il était particulièrement désireux d’explorer les perspectives d’aide financière et, si possible, de lancer le projet de la Volta ».

Le 7 octobre 1957, accompagné de son secrétaire Bill Sutherland, un Noir américain, Komla Agbeli Gbedemah partit en voiture prononcer un discours au Maryland State College à Princess Anne. La suite est racontée par le magazine Time :

« Deux Noirs vêtus de costumes d’affaires entrèrent dans un restaurant Howard Johnson près de Dover (Delaware). Ils se présentèrent au bar et commandèrent deux verres de jus d’orange. En même temps qu’ils recevaient leurs jus dans des emballages destinés à être emportés à l’extérieur, une serveuse leur expliqua qu’ils ne pouvaient pas s’asseoir à l’intérieur parce que « les gens de couleur ne sont pas autorisés à manger dans le restaurant ». L’un de ces Noirs protesta auprès du directeur, présentant une carte d’identité afin de dire qui il était, Komla Agbeli Gbedemah, ministre des Finances de la nouvelle nation africaine souveraine du Ghana ; son compère, Noir lui aussi, était son secrétaire américain. Mais le directeur de l’établissement expliqua que les règles étaient les règles. Gbedemah et son secrétaire payèrent leur jus d’orange, le laissèrent sur le comptoir et s’en allèrent ».

Les faits et la légende sont plus difficiles à démêler quant aux paroles à travers lesquelles le ministre avait protesté. Certaines sources lui font dire : « Les gens ici ont un statut social inférieur au mien, mais ils peuvent boire mais pas nous. Vous pouvez garder votre jus d’orange et la monnaie, et dites-vous bien que vous n’avez pas fini d’entendre parler de moi ». D’autres sources font valoir qu’il avait affirmé : « Si le vice-président des États-Unis peut prendre un repas chez moi quand il est au Ghana alors je ne comprends pas pourquoi je dois recevoir ce traitement dans un restaurant en bord de route en Amérique ». Le fait est néanmoins que le ministre avait bien reçu Richard Nixon lors de sa tournée en Afrique au printemps 1957 et à la faveur d’une escale ghanéenne au cours de laquelle il avait assisté aux célébrations marquant l’accomplissement de l’indépendance du Ghana le 6 mars.

Quant à savoir comment Bill Sutherland, un jeune Noir américain du New Jersey, pouvait être le collaborateur personnel d’un ministre du Ghana, l’explication en était, toujours selon les archives du Département d’état, que Sutherland « avait auparavant dirigé une école à Tsito, au Ghana ». On sait encore, à la lecture du magazine Afro-Américain Jet, que plusieurs personnalités noires attendirent de nombreuses heures le ministre ghanéen à son hôtel à Washington mais qu’à son retour il fit valoir qu’il était fatigué et pas disposé à échanger avec les intéressés.

Ni Komla Agbeli Gbedemah, ni l’ambassade du Ghana n’avaient adressé une protestation officielle au Gouvernement américain. Et le ministère des Affaires étrangères à Accra s’était contenté d’adresser une simple note à l’ambassadeur des Etats-Unis : « Tout en tenant compte des coutumes locales, le ministère souhaite attirer l’attention de l’ambassade des États-Unis sur l’incident et demander que des mesures appropriées soient prises ».

L’ambassadeur des Etats-Unis à Accra expliquait pour sa part au Département d’état que « Le Premier ministre ⁅Kwame Nkrumah⁆ était très ennuyé de voir Gbedemah créer des histoires sur l’incident. Le premier ministre a dit qu’il comprenait lui-même ces choses ; la même chose était arrivée à un membre de son personnel lors de la conférence des premiers ministres à Londres, mais il n’y fit guère attention et n’ordonna rien ; qu’un jour « tout ira bien aux États-Unis et en Angleterre » et entre-temps les Africains devaient être compréhensifs ; que s’il avait vécu le même incident que Gbedemah, il aurait gardé le silence, ce que Gbedemah aurait dû faire. En ma présence aujourd’hui, poursuivait l’ambassadeur, le Premier ministre a donné l’ordre au ministre de l’Information de supprimer toute nouvelle publicité ⁅à cette affaire ⁆ à la radio ou par tout autre média contrôlé par le Gouvernement. également en ma présence, il a téléphoné au rédacteur en chef de l’organe du parti Evening News et a donné le même ordre. Il a ensuite téléphoné au Daily Graphic, a demandé sa « coopération » et a reçu l’assurance que Graphic va atrophier l’histoire ».

Le gouvernement américain fut tout de même embarrassé, par les faits eux-mêmes autant que par leur révélation par la presse, américaine d’abord, internationale par la suite. « Avec empressement, rapportait encore le magazine Time, le département d’État présenta des excuses officielles. Wilson Flake, l’ambassadeur des États-Unis au Ghana, a œuvré afin d’empêcher une protestation officielle des Ghanéens auprès de Washington, en déclarant publiquement qu’il s’agissait d’un « incident exceptionnel et isolé ». Le président Eisenhower invita Gbedemah à prendre un petit-déjeuner avec le vice-président Richard Nixon et lui à la Maison-Blanche. Il fit visiter à Gbedemah l’historique premier étage de la Maison-Blanche ». C’était le 10 octobre 1957. Dans le même temps, les propriétaires des établissements Howard Johnson demandèrent publiquement à être excusés pour cet incident annonçant par ailleurs pour leurs restaurants et hôtels une nouvelle politique, non-ségrégationniste.

L’affaire Gbedemah est loin d’avoir été anecdotique dans l’histoire de la déségrégation en Amérique. En effet, le Département d’état s’avisa de ce qu’elle était susceptible de se reproduire, non pas tant avec un dignitaire étranger comme le ministre ghanéen qu’avec n’importe quel diplomate africain auprès des Etats-Unis ou des Nations unies. Que faire ? Le Département d’état rejeta d’office l’idée que les diplomates africains se voient remettre le Green Book (The Negro Motorist Green Book), le fameux guide destiné à éviter aux Noirs Américains voyageant dans leur pays les lieux publics et les établissements commerciaux ségrégationnistes. Que faire, dans un contexte dans lequel les mouvements nationalistes africains et la Guerre froide faisaient du continent un enjeu géopolitique renouvelé ? L’Amérique voulait concurrencer les Européens en Afrique. Les Soviétiques aussi, mais avec l’avantage de pouvoir rappeler que l’Amérique n’est pas seulement raciste mais ségrégationniste, y compris à des Africains « compréhensifs », comme l’avait été le Premier ministre Kwame Nkrumah.

15 octobre 2020.
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