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La Harlem Renaissance. Un engouement éditorial français.

Du meurtre d’Emmett Till et de comment l’Amérique se souvient (...)

Harvey Mansfield, « La virilité vulgaire de Donald Trump », (...)

Shutdown(s). Une brève histoire constitutionnelle et (...)

La Harlem Renaissance. Un engouement éditorial français.

Dans sa livraison de mars 2019, artpress, la prestigieuse revue dirigée par Catherine Millet, consacre deux belles pages à la recension des traductions françaises de deux grands ouvrages de la littérature afro-américaine du début du XXe siècle ̶ et d’une revue de la « conscience noire » des mêmes années 1920-1930. Avec la traduction française de Barracoon et de l’anthologie publiée en 1934 par Nancy Cunard, il y a comme un véritable (quoique tardif) engouement de l’édition française pour un moment créatif et politique exceptionnel de l’histoire américaine.

Dans Blancs mais Noirs… Le passing, une mascarade raciale aux États-Unis (éd. Jourdan, 2018), outre les pages spécialement consacrées à Langston Hughes, Nella Larsen, Jean Toomer, ou Anita Reynolds, et le rappel de la proximité de Paul Morand avec ce mouvement (Magie noire, Grasset, 1928), nous présentions ainsi la Harlem Renaissance :

Écrivains et poètes de la Harlem Renaissance

Concomitante au modernisme américain, la Harlem Renaissance (1918-1937) regroupe principalement des écrivains et des artistes Noirs, où qu’ils vivent d’ailleurs aux États-Unis et qu’ils s’en revendiquent ou non, intéressés à « dissiper le mythe selon lequel les Noirs étaient incapables de produire des œuvres créatives et créatrices de pensée ». Le mouvement compta parmi ses figures de proue, les écrivains Langston Hughes, Countee Cullen, Zora Neale Hurston, Claude McKay, Jean Toomer, Nella Larsen, Jessie Redmon Fauset, Wallace Thurman, les peintres Jacob Lawrence et Romare Bearden, les musiciens et compositeurs Duke Ellington et Bessie Smith. Le référencement de ce mouvement comme étant « Noir » a fait l’objet en 1926 d’un texte célèbre du journaliste et écrivain George S. Schuyler, dans un texte, « The Negro-Art Hokum » publié d’abord dans le journal dont il était l’un des éditorialistes (The Pittsburgh Courier) puis dans The Nation de juin 1926 avec cette fois une réponse de Langston Hughes (« The Negro Artist and the Racial Mountain »). George S. Schuyler était un Noir très ancré « à droite » (son anticommunisme devint progressivement viscéral) et réfractaire à l’idée que l’art et la littérature produits par des Américains noirs puissent être définis comme « noirs » plutôt qu’Américains. Cet « assimilationnisme » lui fit écrire dans ce fameux article que « l’Art noir a été, est ou sera produit seulement par les nations noires d’Afrique ». Sur ce débat, voir encore les réflexions de Ralph Ellison dans Shadow and Act, New York, Vintage Books, 1995 (réédition d’un ouvrage d’abord paru en 1953 et 1964), p. 167 et s., p. 261 et s. »

Et nous insistions ainsi sur l’importance du passing chez les écrivains de la Harlem Renaissance :

Le passing chez les écrivains de la Harlem Renaissance

Le passing est encore particulièrement caractéristique d’écrivains de la Harlem Renaissance (1918-1937). Ces auteurs pouvaient être distants ou circonspects vis-à-vis de leur part d’« identité noire ». Tel fut le cas de Jean Toomer (photo), auteur en 1923 d’un singulier roman, Cane, mêlant prose et poésie (ce livre a été réédité en France en 2016 par les éditions Ypsilon sous le titre Canne. Il s’agit d’une réédition de la primo-traduction francophone du livre en 1971 par Jean Wagner aux éditions Nouveaux Horizons). Dans un article remarqué publié le 6 février 2011 sur le site universitaire The Chronicle of Higher Education (« Jean Toomer’s Conflicted Racial Identity »), les professeurs Rudolph P. Byrd et Henry Louis Gates Jr. apportèrent de nouveaux éléments à la thèse selon laquelle Jean Toomer était « passé » Blanc autour de sa majorité : alors qu’en 1917, il était enregistré comme étudiant noir, le recensement de population de 1920, celui de 1930, son certificat de mariage en 1931 le désigne comme Blanc. Au surplus, les deux universitaires se fient à des archives établissant des refus de Jean Toomer de voir la promotion de Cane faire référence à son ascendance noire. En 1925, l’écrivain s’opposa à la publication d’extraits de son roman dans The New Negro, la revue littéraire au cœur de la Harlem Renaissance (1918-1937). Et, c’est en arguant de ce qu’il « n’est pas Noir » qu’il refusa de contribuer à l’anthologie (The Negro) consacrée en 1934 à cette renaissance par l’écrivaine, éditrice et militante Nancy Cunard ».

James Weldon Johnson, The Autobiography of an Ex-Colored Man, 1912.

James Weldon Johnson est né à Jacksonville en Floride en 1871 de parents immigrants des Bahamas. Après des études de droit et une admission au barreau de Floride en 1898 qui le vit compter parmi une poignée d’avocats noirs de l’Etat, il préféra ne pas pratiquer et choisit une carrière d’enseignant, d’administrateur scolaire, de publiciste (il fonde le Daily American à Jacksonville) et d’auteur de textes pour des musiciens (son frère en était un).

Sa première occurrence importante dans l’histoire des Noirs remonte à 1900. Il est de passage en Floride lorsqu’il lui est proposé d’écrire une chanson en vue de la célébration de l’anniversaire d’Abraham Lincoln. Il en écrivit le texte et son frère, John Rosamond Johnson, en écrivit la musique : la résonance de Lift Every Voice and Sing dépassa la Floride, ce poème chanté devenant « l’hymne national noir » (The Black National Anthem, 1900).

Lift every voice and sing, till earth and heaven ring,
Ring with the harmonies of liberty ;
Let our rejoicing rise, high as the listening skies,
Let it resound loud as the rolling sea.
Sing a song full of faith that the dark past has taught us,
Sing a song full of hope that the present has brought us ;
Facing the rising sun of our new day begun,
Let us march on till victory won.

Stony the road we trod, bitter the chastening rod,
Felt in the days when hope unborn had died ;
Yet with a steady beat, have not our weary feet,
Come to the place for which our fathers sighed ?
We have come over a way that with tears has been watered,
We have come, treading our path through the blood of the slaughtered ;
Out from the gloomy past, till now we stand at last
Where the white gleam of our star is cast.

God of our weary years, God of our silent tears,
Thou who has brought us thus far on the way ;
Thou who hast by Thy might, led us into the light,
Keep us forever in the path, we pray.
Lest our feet stray from the places, our God, where we met Thee,
Lest our hearts, drunk with the wine of the world, we forget Thee.
Shadowed beneath Thy hand, may we forever stand,
True to our God, true to our native land.

James Weldon Johnson, qui s’est installé à New York en 1902, quitte les États-Unis en 1906, afin de servir comme consul des États-Unis à Puerto Cabello (Venezuela) puis à Corinto (Nicaragua). C’est pendant le loisir de ses charges consulaires qu’il écrivit The Autobiography of An Ex-Colored Man (1912), l’histoire d’un homme de sang mêlé qui est partagé entre l’envie de rester dans la négrité et de s’y distinguer à travers la musique noire et la tentation de « passer » Blanc au risque de mener une existence anonyme et banale.

Paru en 1912, ce roman est donc antérieur à la Harlem Renaissance des années 1920 et 1930 tout en étant désigné comme une référence par différents écrivains d’un mouvement dont il fera pleinement partie à la faveur d’autres œuvres, dont The Book of American Negro Poetry, recueil de ses critiques des plus beaux poèmes des écrivains Noirs Américains. Trois ans avant la parution de son autobiographie, il signe en 1930 un solide livre d’histoire du Black Manhattan (Social History of Black New York).

James Weldon Johnson n’eut pas moins une vie militante en faveur de l’égalité raciale. Le cadre organisationnel en fut dans les années 1910 et 1920 la NAACP. C’est en effet dans The Crisis, le magazine de la NAACP, dont le rédacteur en chef est alors W.E.B. Du Bois, qu’il publie en 1915 une critique de « The Birth of a Nation » (Naissance d’une nation) de D. W. Griffith, critique qui en dénonçait le caractère raciste (vision héroïque du Ku Klux Klan, présentation dénigrante des Noirs, ceux-ci étant joués par des Blancs grimés en Noirs, etc.). Il fut encore l’un des dirigeants exécutifs de la NAACP, et à ce titre l’organisateur de la « marche silencieuse » (Silent March, New York, 1917) contre la violence raciale et le porteur devant les autorités, le Congrès en particulier, des demandes législatives en matière de répression des lynchages.

The Crisis, vol. 17, n° 5, mars 1919, p. 229. Les années 1915-1944 furent celles du « Deuxième Ku Klux Klan ».

Langston Hughes, « Who’s Passing for Who ? », 1956.

Langston Hughes, le grand poète de la Harlem Renaissance est présent à différents égards dans le livre. Dans ce court texte daté du 1er janvier 1956, c’est avec ironie qu’il s’attaque à la vision essentialiste de la « race » tapie derrière les taxinomies raciales définies par les lois. C’est un texte qui peut néanmoins être lu comme un anachronisme car il date d’après le passing.

One of the great difficulties about being a member of a minority race is that so many kindhearted, well-meaning bores gather around to help. Usually, to tell the truth, they have nothing to help with, except their company–which is often appallingly dull.

Some members of the Negro race seem very well able to put up with it, though, in these uplifting years. Such was Caleb Johnson, colored social worker, who was always dragging around with him some nondescript white person or two, inviting them to dinner, showing them Harlem, ending up at the Savoy–much to the displeasure of whatever friends of his might be out that evening for fun, not sociology.

Friends are friends and, unfortunately, overearnest uplifters are uplifters–no matter what color they may be. If it were the white race that was ground down instead of Negroes, Caleb Johnson would be one of the first to offer Nordics the sympathy of his utterly inane society, under the impression that somehow he would be doing them a great deal of good.

You see, Caleb, and his white friends, too, were all bores. Or so we, who lived in Harlem’s literary bohemia during the « Negro Renaissance » thought. We literary ones considered ourselves too broad-minded to be bothered with questions of color. We liked people of any race who smoked incessantly, drank liberally, wore complexion and morality as loose garments, and made fun of anyone who didn’t do likewise. We snubbed and high-hatted any Negro or white luckless enough not to understand Gertrude Stein, Ulysses, Man Ray, the theremin, Jean Toomer, or George Anthell. By the end of the 1920’s Caleb was just catching up to Dos Passos. He thought H.G. Wells good.

We met Caleb one nigh tin Small’s. He had three assorted white folks in tow. We would have passed him by with but a nod had he not hailed us enthusiastically, risen, and introduced us with great acclaim to his friends who turned out to be schoolteachers from Iowa, a woman and two men. They appeared amazed and delighted to meet all at once two Negro writers and a black painter in the flesh. They invited us to have a drink with them. Money being scarce with us, we deigned to sit down at their table.

The white lady said, « I’ve never met a Negro writer before. »

The two men added, « Neither have we. »

« Why, we know any number of white writers, » we three dark bohemians declared with bored nonchalance.

« But Negro writers are much more rare, » said the lady.

« There are plenty in Harlem, » we said.

« But not in Iowa, » said one of the men, shaking his mop of red hair.

« There are no good white writers in Iowa either, are there ? » we asked superciliously.

« Oh, yes, Ruth Suckow came from there. »

Whereupon we proceeded to light in upon Ruth Suckow as old hat and to annihilate her in favor of Kay Boyle. The way we flung names around seemed to impress both Caleb and his white guests. This, of course, delighted us, though we were too young and too proud to admit it.

The drinks came and everything was going well, all of us drinking, and we three showing off in a high-brow manner, when suddenly at the table just behind us a man got up and knocked down a woman. He was a brownskin man. The woman was blonde. As she rose he knocked her down again. Then the red-haired man from Iowa got up and knocked the colored man down.

He said, « Keep your hands off that white woman. » The man got up and said, « She’s not a white woman. She’s my wife. »

One of the waiters added, « She’s not white, sir, she’s colored. »

Whereupon the man from Iowa looked puzzled, dropped his fists, and said, « I’m sorry. » The colored man said, « What are you doing up here in Harlem anyway, interfering with my family affairs ? »

The white man said, « I thought she was a white woman. »

The woman who had been on the floor rose and said, « Well, I’m not a white woman, I’m colored, and you leave my husband alone. »

Then they both lit in on the gentleman from Iowa. It took all of us and several waiters,

too, to separate them. When it was over the manager requested us to kindly pay our bill and get out. He said we were disturbing the peace. So we all left. We went to a fish restaurant down the street. Caleb was terribly apologetic to his white friends. We artists were both mad and amused.

« Why did you say you were sorry, » said the colored painter to the visitor from Iowa, « after you’d hit that man-and then found out it wasn’t a white woman you were defending, but merely a light colored woman who looked white ? »

« Well, » answered the red-haired Iowan. « I didn’t mean to be butting in if they were all the same race. »

« Don’t you think a woman needs defending from a brute, no matter what race she may be ? » asked the painter.

« Yes, but I think it’s up to you to defend your own women. »

« Oh, so you’d divide up a brawl according to races, no matter who was right ? »

« Well, I wouldn’t say that. »

« You mean you wouldn’t defend a colored woman whose husband was knocking her down ? » asked the poet.

Before the visitor had time to answer, the painter said. « No ! You just got mad because you thought a black man was hitting a white woman. « 

« But she looked like a white woman, » countered the man.

« Like some Negroes pass for white, » Caleb interposed.

« Anyhow, I don’t like it, » said the colored painter, « the way you stopped defending her when you found out she wasn’t white. »

« No, we don’t like it, » we all agreed except Caleb.

Caleb said in extenuation, « But Mr. Stubblefield is new to Harlem. »

The red-haired white man said, « Yes, it’s my first time here. »

« Maybe Mr. Stubblefield ought to stay out of Harlem, » we observed.

« I agree, » Mr. Stubblefield said. « Good night. »

He got up then and there and left the cafe. He stalked as he walked. His red head disappeared into the night.

« Oh, that’s too bad, » said the white couple who remained. « Stubby’s temper just got the best of him. But explain to us, are many colored folks really as fair as that woman ? »

« Sure, lots of them have mor white blood than colored, and pass for white. « 

« Do they ? » said the lady and gentleman from Iowa.

« You never read Nella Larsen ? » we asked ;

« She writes novels, » Caleb explained. « She’s part white herself. »

« Read her, » we advised. « Also read the Autobiography of an Ex-colored Man. » Not that we had read it ourselves–because we paid but little attention to the older colored writers–but we know it was about passing for white.

We all ordered fish and settled down comfortably to shocking our white friends with

tales about how many Negroes there were passing for white all over America. We were determined to epater Ie bourgeois real good via this white couple we had cornered, when the woman leaned over the table in the midst of our dissertations and said,

« Listen, gentlemen, you needn’t spread the word, but me and my husband aren’t white either. We’ve just been passing for white for the last fifteen years. »

« What ? »

« We’re colored, too, just like you, » said the husband. « But it’s better passing for white because we make more money. »

Well, that took the wind out of us. It took the wind out of Caleb, too. He thought all the time he was showing some fine white folks Harlem–and they were as colored as he was !

Caleb almost never cursed. But this time he said, « I’ll be damned ! »

Then everybody laughed. And laughed ! We almost had hysterics. All at once we dropped our professionally self-conscious « Negro » manners, became natural, ate fish, and talked and kidded freely like colored folks do when there are no white folks around. We really had fun then, joking about that red-haired guy who mistook a fair, colored woman for white. After the fish we went to two or three more night spots and drank until five o’clock in the morning.

Finally we put the light-colored people in a taxi heading downtown. They turned to shout a last good-by. The cab was just about to move off, when the woman called to the driver to stop.

She leaned out the window and said with a grin, « Listen. boys ! I hate to confuse you again. But, to tell you the truth, my husband and I aren’t colored at all. We’re white. We just thought we’d kid you by passing for colored a little while–just as you said Negroes sometimes pass for white. »

She laughed as they sped off toward Central Park, waving. « Good-by ! »

We didn’t say a thing. We just stood there on the comer in Harlem dumbfounded–­not knowing now which way we’d been fooled. Were they really white-passing for colored ? or colored-passing for white ?

Whatever race they were, they had had too much fun at our expense–even if they did pay for the drinks.

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