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L’Écrivain Noir Américain amoureux de la France (Ta-Nehisi Coates).

L’Amérique noire. The Negro Exhibit. C’est sous ce titre que W.E.B. Du Bois exposa en 1900 à Paris (Exposition universelle) son travail titanesque sur les Noirs Américains. Qui veut en savoir plus ne peut guère compter sur les archives françaises ou sur les journaux français de l’époque. Pauvres. Les archives américaines, à commencer par celles de la Bibliothèque du Congrès, sont centrales. Le fait est donc que l’intérêt du « champ culturel » français pour les Afro-Américains n’est « signifiant » qu’après la Seconde Guerre mondiale. Anita Reynolds, par exemple, à laquelle nous consacrons un portrait dans un livre à paraître au printemps 2018, est remarquablement peu présente dans les archives françaises des années 1930-1940, même en ayant traîné ses guêtres chez Chanel et dans la Haute Couture de ces années.

Après 1945. C’est une autre affaire. « L’Écrivain Noir Américain amoureux de la France » aura une prospérité jamais démentie. Peut-être James Baldwin fut-il le premier. Aujourd’hui, c’est Ta-Nehisi Coates. Après d’autres.

Ta-Nehisi Coates a ce qu’il faut pour « avoir la carte » de « L’Écrivain Noir Américain amoureux de la France » :

1. il est Noir foncé. « L’Écrivain Noir Américain amoureux de la France » est nécessairement un « vrai Noir ». Percival Everett l’est plus ou moins.

2. Il est « à gauche ». L’Amérique regorge d’écrivains, d’entrepreneurs ou d’élus Noirs et conservateurs. Comme Booker T. Washington hier (1856-1915), jamais traduit en France. Comme le juge Clarence Thomas aujourd’hui. Ceux-là sont absolument invisibles en France. Mieux, ils semblent y correspondre à une anormalité. George S. Schuyler vient seulement d’être traduit en France. Shelby Steele, qui a pourtant droit aux honneurs du New York Times, du Washington Post, de Harper’s, etc. n’a cependant jamais intéressé un éditeur français, ni Le Monde, ni Libération, etc. Et il devrait en être de même de Jason L. Riley. La question n’est pas de savoir si ce sont plutôt eux qui ont raison, ou plutôt Toni Morrison ou d’autres. La question est de savoir pourquoi les Noirs conservateurs sont si visibles aux Etats-Unis et pas du tout en France. Notre hypothèse : ils empêchent le récit littéraire et médiatique français de tourner en rond.

3. Il a pris des cours de Français dont il a fait beaucoup de publicité.

4. Son Une colère noire fut un succès de librairie en France (et dans certains pays européens), mais plutôt davantage un succès critique aux États-Unis. Et son Le Procès de l’Amérique, n’apporte rien à une controverse des réparations de l’esclavage dont les termes sont mieux fixés par de très nombreux ouvrages et travaux parlementaires particulièrement antérieurs à ses articles compilés opportunément par son éditeur français.

Ta-Nehisi Coates dit en substance que « rien n’a changé » en Amérique. Contre l’évidence. Parce que, fondamentalement, il ne veut pas historiciser la violence raciale en Amérique. L’index des noms cités dans Une Colère noire est parlant : rares y sont les références contemporaines. Le statut du livre est lui-même ambigu : on ne sait s’il s’agit d’un essai littéraire, d’un essai politique, d’un récit littéraire…

On notera, au passage, que Ta-Nehisi Coates est très peu intéressé à l’expérience historique des Noirs en dehors de l’Amérique, ce qui rend paradoxale et incongrue la préface d’Alain Mabanckou à l’édition française de Une Colère noire. Le contrechamp proposé par le préfacier est celui de l’impensé racial français, qu’en plusieurs pages il n’associe jamais qu’à la colonisation : Alain Mabanckou semble avoir oublié la longue et contradictoire histoire française de l’esclavage, ainsi que les millions de Français Noirs caribéens. Après une référence à la Harlem Renaissance (à laquelle il a peut-être vite fait de rapporter Richard Wright et avec une exaltation de Zora Neale Hurston qui fait abstraction de sa critique célèbre de l’arrêt Brown), Alain Mabanckou n’a pas pu résister à la tentation d’embrayer sur la négritude, le « premier congrès des écrivains et artistes noirs » réuni à la Sorbonne en 1956. « Un premier moment de dialogue entre nous ? » C’est en effet ce que l’on est habitué à lire dans les journaux, en France ou en Belgique. Pourtant, c’est à Londres que se tint en … 1900, à l’initiative de Henry Sylvester-Williams, le premier congrès pan-Africain, et qui vit discuter des intellectuels Noirs de « toute la diaspora » (en fait les Africains y étaient peu nombreux), sur les questions de colonisation, de racisme, sur l’être des Noirs à travers le monde. Or ce congrès a une importance particulière au regard de la « question noire » en Amérique au moins à un égard : c’est à cette occasion que W.E.B. Du Bois prononça son célèbre discours sur la « condition noire », To the Nations of the World. Et, au moins jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, la NAACP s’y fit représenter. Toutefois, déjà en 1900, l’existence de lignes de fracture entre les mondes noirs était évidente. Walter White (voir son portrait dans notre ouvrage à paraître au printemps 2018) a raconté dans son autobiographie deux tensions fortes apparues à l’occasion du congrès pan-Africain de 1921 : la première a porté sur la demande de Marcus Garvey de ne pas y convier des Noirs à la peau claire, mais uniquement de « vrais Noirs » ; la deuxième tension a porté sur le refus viscéral du Français Blaise Diagne de voir la France être assimilée à un Etat racial, au même titre que les autres puissances coloniales.

Le premier congrès des écrivains et artistes noirs réuni à la Sorbonne en 1956 a-t-il plus d’importance dans l’histoire de la décolonisation que le congrès pan-Africain de 1945 à Manchester (13-21 octobre) ? Rien n’est moins sûr. Il est néanmoins à relever que W.E.B. Du Bois fut désigné président de ce congrès en hommage à son investissement dans les congrès antérieurs. D’autre part, les participants en furent très majoritairement des Africains (anglophones) lorsqu’en 1927, par exemple, au congrès de New York, les Africains restaient minoritaires notamment en raison des restrictions à leur droit de voyager décidées par les autorités coloniales.

« Aux Etats-Unis, écrit Alain Mabanckou, j’ai en permanence le sentiment que je ne serai jamais intégré dans la communauté noire américaine. Si on m’appelle « frère » – ce qui me fait évidemment plaisir, et je sais que c’est simplement à cause de la couleur de ma peau -, on me fait clairement comprendre qu’il y a des choses que je ne pourrai pas saisir. Parce que je ne peux revendiquer votre passé de captivité. Parce qu’il se pourrait que certains de mes ancêtres aient comploté avec le Blanc durant cette période douloureuse. Je suis aimé, adulé (sic) comme le frère des « racines », mais je suis aussi perçu comme une des sources des problèmes de cette communauté… » (p. 11). Malaise. « On ». Qui est ce « On » ? Alain Mabanckou est-il Américain ? Sinon, n’est-ce pas une clé de sa propre incertitude identitaire ? Ne recycle-t-il pas ici un cliché, celui qui a servi à beaucoup (pas seulement en France) dans leurs affirmations selon lesquelles Barack Obama ni ne pourrait l’emporter contre Hillary Clinton au cours de la primaire démocrate (parce qu’il n’est pas descendant d’esclave), ni ne pouvait l’emporter à la présidentielle. Malaise. « On » a-t-il dit la même chose à Colin Powell, d’origine afro-caribéenne (Jamaïque) ? Et, qu’on ne sache, James Weldon Johnson ou Marcus Garvey n’étaient pas descendants d’esclaves, ni même « Américains de souche ». Il ne s’agit certes pas de dire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes noirs aux Etats-Unis. Mais que ce n’est pas aussi simple et trivial que le dit Alain Mabanckou.

James Baldwin, « romancier que je considère comme le plus grand théoricien des droits civiques aux États-Unis », écrit Alain Mabanckou. Comme beaucoup en France, où l’histoire des « droits civiques » est particulièrement stéréotypée (spécialement dans les milieux culturels et leur grande circularité et promiscuité). Il a simplement oublié que James Baldwin ne revient jamais aux États-Unis qu’en 1957 et que La Prochaine Fois, le feu est un livre paru en 1963 : la « théorie des droits civiques » (qui est politico-constitutionnelle avant toute chose) ne lui doit donc rien. Et son oeuvre est assez distante de la grande controverse entre Booker T. Washington, W.E.B. Du Bois et Marcus Garvey sur l’avenir idéal des Noirs. Ces faits peuvent être exposés sans que cela n’enlève rien à la force des mots avec lesquels James Baldwin a rendu compte, en tant qu’écrivain et à sa manière, de la violence raciale dans les années 1950 et 1960.

Tags : Alain Mabanckou, Christiane Taubira, Clarence Thomas, Colonisation, Esclavage, George S. Schuyler, James Baldwin, James Weldon Johnson, Jason L. Riley, Percival Everett, Raoul Peck, Shelby Steele, Ta-Nehisi Coates, Thomas Chaumont, Toni Morrison.

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