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Harvey Mansfield, « La virilité vulgaire de Donald Trump », Commentaire, n° 161 printemps 2018.

L’aspect le plus frappant de l’ascension et du règne de Donald Trump est son impudent étalage de vulgarité et la facilité (pour le moment) avec laquelle il échappe aux conséquences de celle-ci. On n’entend pas souvent le terme « vulgaire », expression de condescendance, dans les démocraties où pourtant il s’applique le plus. Il s’applique à coup sûr à « The Donald ». Les insultes éhontées dont il a parsemé son chemin vers la présidence suffisaient à lui valoir le simple qualificatif de vulgaire. Le fait qu’elles ne l’aient pas empêché de réussir suggère quelque chose d’encore plus perturbant que Trump lui-même : que cette virilité vulgaire n’était pas un handicap, mais un atout.

Tout le phénomène Trump, à la fois l’homme et les gens qu’il attire, nous rappelle ce qu’est la vulgarité en démocratie. Ou, mieux encore, ce qu’est la vulgarité humaine, puisqu’il y a quelque chose d’universel dans le pouvoir d’attraction que suscite le manque de respect pour les grands et les puissants.

Nous considérons aujourd’hui la démocratie comme étant incontestablement la meilleure, parfois la seule, forme de gouvernement. Ce n’était pas le cas de la vision que les Grecs avaient de la science politique. Ils tenaient la démocratie en très piètre estime. Pour Platon, Aristote, Thucydide et Plutarque, la démocratie était caractérisée par la figure du démagogue qu’était le dirigeant démocratique. Cet homme prenait des décisions hâtives, était coléreux, impulsif, irréfléchi et porté aux représailles ; il cherchait la faveur de ceux qui lui ressemblaient, le demos, le hoi polloi (la multitude). Il s’opposait aux hommes de qualité, nobles, aristocrates ou gentilshommes, et les accusait d’être des ennemis du peuple, la majorité dont il était le porte-parole. Dans la conception classique, le « peuple » était considéré comme n’étant qu’une partie du tout, la majorité bien sûr, mais ce n’était pas un terme qui incluait tout le monde : le demos était la quantité contre la qualité, la multitude contre une minorité, en pratique les pauvres par opposition aux riches.

Démocratie et république

Partant de la philosophie du libéralisme, les pères fondateurs américains élargirent la conception du peuple pour que le « gouvernement populaire » puisse inclure tout le monde. James Madison fit une distinction célèbre (qu’on enseignait en éducation civique dans les lycées) entre « démocratie » – c’est-à-dire la démocratie pure, dominée par le demos et sujette à la « faction majoritaire » – et la « république », fondée sur la représentation et structurée par la séparation des pouvoirs et le fédéralisme. Dans notre système républicain, on exigeait du demos qu’il gouverne en élisant un petit nombre et qu’il demeure divers et dispersé afin de rester modéré. Les pères fondateurs veillèrent à ce que le gouvernement de leur république populaire soit assuré par des gens comme eux – non plus des aristocrates ou des nobles, mais toujours une minorité, et que ce soient eux les héros du peuple américain plutôt que des personnages dangereux comme Robespierre ou des agitateurs naïfs, comme Tom Paine, qui parlaient et agissaient pour le demos.

Ils voulaient épargner à la nouvelle nation d’être gouvernée par un démagogue, un homme vulgaire, plaisant au peuple vulgaire par sa virilité vulgaire. Être vulgaire n’est pas toujours mal, bien qu’aujourd’hui, on évite d’utiliser le terme par souci de l’amour-propre du vulgaire. (On peut à l’occasion entendre le terme « plébéien », mais jamais au sens politique.) Hillary Clinton a pu parler de « déplorables », mais les condamner comme « vulgaires » aurait pu les dispenser du remède facile contre leur état de déplorables, qui était de voter pour les démocrates.

Les gens vulgaires peuvent être honnêtes et avoir bon cœur, mais ils sont susceptibles de passion et d’impatience. Madison voulait un gouvernement qui « raffinerait et élargirait » les opinions du peuple, c’est-à-dire du vulgaire. La république modérée – appelée à présent par le nom de ce qu’elle remplaçait, la démocratie – retirerait le pouvoir des mains du vulgaire avec le consentement du vulgaire.

Le résultat en fut une Constitution qui fait usage des talents et des vertus de la minorité, notamment de son ambition. Avec sa structure complexe, la Constitution offre de nombreuses possibilités à l’ambition en politique et, en dehors de la politique, elle répand l’esprit d’ambition partout dans notre société. L’ambition est le désir d’exceller, d’être nettement au-dessus des satisfactions normales des gens ordinaires. Dans notre démocratie, le désir populaire de « réussir » est normal et confère un minimum d’ambition à tous. Nous avons tous appris à vivre avec une innovation éclairée plutôt que sur la base de la coutume et nous ne désirons pas le confort établi de l’aristocratie. Néanmoins, certains veulent réussir en s’élevant au sommet ou au moins en ayant un « impact ». Ce genre d’ambition est d’origine démocratique et hostile aux aristocrates. Pourtant, ceux qui la possèdent s’efforcent constamment de s’élever au-dessus du reste des démocrates. Vouloir avoir un impact sur le monde vous place dans la légion naturelle de la minorité.

Donald Trump fait partie de cette minorité, au moins par l’ambition. En fait, il n’a pas grand-chose d’autre pour le rattacher à cette catégorie. Bien que fils d’un homme riche, il a la scandaleuse grossièreté d’un homme vulgaire. Il plaît aux hommes et aux femmes qui aiment les hommes virils. C’est son public et ils ne sont pas dégoûtés par son irrespect des convenances. Loin de là : ils apprécient son absence de bon goût, de bonnes manières, de courtoisie, de sens du protocole et de tact. Ils interprètent son audace, qui le pousse à transgresser les limites de la décence, comme le fait de « dire les choses comme elles sont » – comme si l’honnêteté se trouvait essentiellement du côté de l’indécence et que proférer des mensonges était du franc-parler.

La servilité du démagogue

Bien que riche (mais à combien s’élève au juste sa fortune ?), Trump n’est pas un philanthrope qui souhaite ennoblir notre démocratie par des dons magnifiques, comme les bibliothèques d’Andrew Carnegie. Il n’apporte pas son soutien aux beaux-arts ni à l’éducation, sauf en ayant fondé la Trump University, monument raté dédié au seul profit. Il porte un costume sombre et une cravate agressive et n’essaie pas de cacher sa fortune peu commune par une décontraction présomptueuse comme les milliardaires geeks. Il fait tout cela sans que cela lui nuise parce que, il le sait, il garde un contact étroit avec ses partisans : il affiche sa richesse avec vulgarité, exactement comme eux le feraient. Il s’est fait un nom dans la télé-réalité et a perdu une partie de sa fortune dans l’opération des casinos. Il a marqué toutes ses entreprises du nom de Trump, croyant apparemment que chacune de ses activités mérite le plus grand honneur qu’il puisse accorder.

La formidable valeur du nom de Trump va cependant de pair avec son insistance à le voir reconnu par tout le monde. Ses réactions immédiates aux affronts, plus encore aux critiques, révèlent qu’il a le cuir sensible et une incroyable susceptibilité. Son égoïsme rend sa psychologie facile à déchiffrer – sa vantardise s’oppose à sa sensibilité et la contrebalance. À la différence de l’homme vraiment viril, qui remarque à peine ce que les autres pensent de lui et s’en moque, Trump réclame un amour universel en récompense de ses justes dénonciations et de ses sages observations. En cela, il est plus proche de l’homme sensible que du mâle viril. La seule différence est qu’il a l’optimisme de croire que les femmes l’aimeront pour sa franchise.

Il a battu un record avec ses commentaires scandaleux sur le cycle menstruel de la présentatrice Megan Kelly ou sur le soi-disant manque de charme de sa rivale de 2016, Carly Fiorina, celui du comportement irresponsable chez une personnalité publique en quête de voix, causant peut-être, sans que cela le tracasse le moins du monde, une brèche permanente dans les limites de la décence. Mais il ne semble pas que cela lui ait coûté beaucoup de voix féminines. On s’attendrait à ce qu’une telle irresponsabilité aille de pair avec une indifférence désinvolte à l’égard de l’estime publique – mais pas du tout, il veut aussi qu’on l’estime. Sa virilité vulgaire est censée masquer son désir évident d’être aimé aveuglément, ce à quoi, bien sûr, il ne parvient pas. Le démagogue servile en lui l’emporte sur l’image d’indépendance effrontée qu’il veut donner. Lire la suite

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