Du blackface d’Antoine Griezman

Du blackface d’Antoine Griezman

Antoine Griezman s’est donc grimé en Noir : blackface.

A ceux qui s’en sont émus, il a répondu initialement "Calmos ! J’aime les Harlem Globe Trotters". Il a tout de même supprimé son tweet.

Politiquement correct, ont réagi en commun, d’une part les racistes, d’autre part les antiracistes "moraux". Dans le second groupe, on compte notamment Raphaël Enthoven qui a "twitté" :

à voir et revoir, l’excellent "Soul Man" de Steve Miner (1986). Avec le bon souvenir de l’époque où se peindre le visage en noir était perçu (à juste titre) comme une façon drôle de combattre l’intolérance. #Griezmann

Pour faire simple et sans le jargon des sciences sociales et humaines.

I. Le blackface consiste pour des Blancs, des Asiatiques, des Arabes, etc. à se grimer en Noirs (à l’occasion de mariages, d’anniversaires, de Noël, dans le spectacle), cette transmutation étant, dans son principe même, un ressort comique.

Deux autres groupes seulement se sont prêtés historiquement ou continuent de se prêter à un "usage" comique du même type : les Asiatiques et les juifs.

Dans les trois cas (Asiatiques, juifs et Noirs), cela pose un problème parce qu’il s’agit de construire un effet comique à partir du stigmate racial de groupes sociaux historiquement discriminés :

Les juifs. Bien sûr. Aussi bien en Europe qu’en "Orient".
Les Asiatiques. En Occident, plus qu’on ne l’imagine.
Les Noirs. Partout ailleurs qu’en Afrique.

A.

Or, l’antiracisme contemporain ne repose pas seulement sur des considérations morales ("c’est pas bien !") mais aussi sur les sciences sociales et humaines, et notamment sur des expériences de psychologie sociale des stéréotypes et des préjugés. Un exemple très documenté : pourquoi un Blanc qui ne se veut pourtant pas raciste prend-il spécialement peur en croisant un Noir dans certains contextes comme dans l’épisode célèbre de "Banzaï" où Coluche, humanitaire humaniste, s’attend néanmoins et constamment à tomber sur "un grand Noir avec un grand couteau".

Ce que les sciences sociales et humaines ont montré depuis un demi-siècle, c’est que la question de "l’altérité raciale" n’est pas réductible aux gens qui revendiquent une idéologie raciste : l’on peut ne pas être un raciste doctrinaire et avoir une "texture" racialiste, voire raciste. Les expériences sont nombreuses, qui montrent que des individus convaincus de ne pas être racistes peuvent néanmoins prendre des décisions OBJECTIVEMENT racistes.

L’université de Harvard a même conçu un test (en ligne) qui permet à chacun de savoir dans quelle mesure la couleur des individus peut impacter ses décisions.

Le racisme n’est donc pas réductible aux doctrinaires et autres lecteurs d’Arthur de Gobineau, qui n’ont d’ailleurs jamais été aussi nombreux que le croient les "racistes moraux". Le racisme le plus ordinaire n’est pas théoriciste, il passe par des représentations, des imaginaires qui, s’agissant des Blancs, peuvent ressortir de leur mémoire historique de domination des autres groupes raciaux et des avantages qu’ils savent plus ou moins être attachés à leur appartenance raciale (c’est tout le sens des travaux sur la "whiteness"). Ce fait permet de saisir un autre fait contemporain caractéristique de sociétés européennes (Etats-Unis, Canada, France, Allemagne, Belgique, Luxembourg, Suisse, Royaume-Uni, Pays-Bas, pays nordiques...) les plus avant-gardistes dans la promotion de l’idéal de cécité à la couleur : le "racisme sans racistes". Personne n’est raciste mais les discriminations et les discours de haine raciale n’existent pas moins, selon les constatations de la CNCDH ou des parquets.

B.

Le blackface participe précisément de cette psychologie de la domination raciale historique. Puisqu’il s’agit d’un rire en surplomb. Paternaliste lorsqu’il s’agit d’une imitation empathique. Stigmatisant lorsqu’il s’agit d’un rire moqueur.

Or, le blackface est né et s’est pratiqué dans toutes les sociétés européennes comme rire moqueur de l’étrangeté. De l’anormalité. Les premiers cas dans lesquels il relève de l’imitation raciale empathique, comme chez Griezman, sont relativement récents. Voilà pourquoi dans toutes les sociétés européennes les plus libérales en matière d’altérité raciale (Etats-Unis, Canada, France, Allemagne, Belgique, Luxembourg, Suisse, Royaume-Uni, Pays-Bas, pays nordiques...), le blackface est en voie accélérée de disparition. Aux Etats-Unis, il n’y a que les racistes pour le revendiquer sur internet. C’est que ces sociétés européennes articulent leur "antiracisme" à la connaissance en sciences sociales et humaines. Les choses sont très différentes dans d’autres pays d’Europe de l’Ouest (voir ICI le cas de d’Alcoy en Espagne), en Europe de l’Est, en Asie, au moyen-Orient, où le blackface de mépris racial reste un exercice comique usuel.

Conclusion.

Antoine Griezman a fait un blackface d’imitation raciale empathique. Mais il pose problème pour deux raisons :

1. C’est, au minimum, du paternalisme racial, puisque les Noirs eux ne font pas de "whiteface". Ou ne le "réussissent" guère, comme ci-après avec Snoop Dogg. Il est encore à noter que certains, telle la journaliste Natacha Polony, n’ont pas compris pourquoi le fait qu’il s’agisse d’une imitation empathique n’était pas absolutoire : ils ne se sont pas demandés qui était donc le joueur des Harlem Globetrotters qu’Antoine Griezman est supposé avoir imité et si ce joueur était reconnaissable à travers son imitation. Pour mémoire : les Harlem Globetrotters ne sont jamais connus qu’en tant que joueurs de basket dont les talents ne sont pas moins différenciés que ceux des basketteurs de la NBA ou du championnat universitaire. Par hypothèse, une imitation réussie des deux grands "ennemis" que furent Charles Barkley et Michael Jordan doit permettre de les différencier chacun, puisqu’ils sont tous deux Noirs.

2. de toutes les manières, le blackface est né et a prospéré comme dispositif de moquerie raciale des Noirs et il continue d’avoir cette fonction dans la majorité de ses usages à travers le monde.

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