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Bibliophilie. Jules Clarétie, L’Américaine, 1892.

L’Américaine ! voilà un titre plein de promesses… L’Américaine est un type tout à fait moderne, que nos pères ne connaissaient pas, et qui s’est développé durant ces vingt dernières années. Je parle ici de l’Américaine de Paris, de l’Américaine qui débarque chez nous avec quelques millions de dollars, loue un somptueux appartement aux environs des Champs-Elysées, y organise des fêtes splendides et éclipse par son luxe les femmes de nos agents de change et de nos banquiers… Etudier cette Américaine, l’analyser, nous dire ce qu’il y a dans son cerveau et dans son coeur, de quelle façon elle comprend la vie, nous montrer l’influence qu’elle exerce sur la société française et l’influence qu’elle en reçoit, en un mot établir la psychologie de cette séduisante, capiteuse et inquiétante créature : je conçois que cette tâche puisse séduire un romancier qui se pique d’observer les moeurs de son temps. Et, vous l’avouerai-je, en ouvrant le dernier volume de M. Jules Claretie, je comptais trouver une peinture minutieuse et piquante de ce petit monde cosmopolite.

Une légère déception m’était réservée. Pour des raisons de convenance que je n’ai point à apprécier, M. Jules Claretie n’a pas voulu glisser son regard dans les salons yankees ou brésiliens du boulevard Haussmann et de l’avenue d’Eylau. L’action de son roman se déroule dans un milieu neutre, dans un endroit de passage, à Trouville, et ce roman même a surtout un caractère sentimental. La satire y occupe une moindre place que le drame. L’Américaine est une histoire d’amour très pathétique, que je m’en vais résumer.

Le marquis Georges de Solis trouvant à New-York, s’est épris d’une jeune fille, qui lui a voué de son côté une tendre sympathie. La jeune fille, miss Sylvia, était riche, Georges était pauvre. Dominé par un scrupule chevaleresque, il n’a pas osé demander sa main, et il est revenu en France. Il s’est efforcé d’oublier Sylvia : il a fait de longs voyages, il a affronté mille périls : c’est en vain. Partout le souvenir de la chère absente l’a poursuivi. Enfin il est venu à Trouville pour y goûter, entre deux expéditions, quelques semaines de repos ; et c’est là qu’il retrouve celle qu’il fuyait depuis tant d’années, cette Sylvia, qu’il a si passionnément aimée, cette Sylvia qu’il aime toujours.

Sylvia est mariée ; elle a épousé un Américain richissime, nommé Norton. Et le hasard fait que Georges a connu intimement. ce Norton quand il habitait New-York et que. ces deux hommes se sont mutuellement rendu les plus grands services… Georges, poussé par un sentiment de curiosité irrésistible, ou, si vous aimez mieux, par. la fatalité de sa destinée, se présente chez M. et Mme Norton. M. Norton l’accueille avec enthousiasme et lui ouvre sa maison. Mme Norton est un peu plus réservée, mais sa main tremble en serrant celle du jeune Français… Cet indice suffit à troubler l’imagination de Georges, il sent se rallumer son ancienne passion ; il sent aussi que cette passion n’est pas morte au coeur de Sylvia. Il la revoit le lendemain, le surlendemain ; et chaque nouvelle visite augmente son émotion et avivé ses regrets.

Cependant les allées et venues de Georges, la familiarité des relations qu’il entretient avec les Norton, sont bien vite remarquées, et commentées et dénaturées… Sylvia compte sur la plage de Trouville un certain nombre de bonnes amies qui ne se gênent pas pour la déchirer à belles dents. La plus venimeuse est une certaine Mme Dickson, personne d’âge mûr et d’apparence respectable, épouse légitime du colonel Dickson et mère de miss Arabella Dickson, dont la beauté est célèbre dans les Deux Mondes. Mme Dickson — qui songe à caser Arabella — avait reluqué Georges de Solis, qui a le double avantage d’être officier et marquis (vous ai-je dit que Georges était marquis et officier ?)… Georges, dont le coeur est pris, n’a même pas jeté les yeux sur les ravissantes épaules d’Arabella, et Mme Dickson en a conçu un mortel dépit. Elle a semé de méchants bruits sur la plage, très bien secondée par M. Dickson qui s’entend comme pas un à répandre les « potins » ; la malveillance s’est exercée, les commérages ont grossi et un beau jour la réputation de Mme Norton se trouve sérieusement compromise…

Et pourtant la pauvre femme n’est pas coupable. Elle lutte, avec courage, contre la tentation. Elle aime éperdument Georges de Solis, mais elle estime profondément son mari, et demeure hésitante entre la passion et le devoir. Les souffrances qu’elle endure portent atteinte à sa santé ; elle s’étiole, elle languit…, Norton regarde d’un oeil inquiet ces fâcheux symptômes ; il ne s’y trompe pas et devine qu’une peine morale se dissimule sous ces défaillances. Un incident achève de l’éclairer… Georges de Solis, irrité des calomnies que l’on fait courir sur Sylvia, en a demandé compte à M. Dickson et l’a vivement interpellé. Une rencontre a été décidée entre les deux hommes, et le bruit de ce duel s’est promptement propagé. Norton, alors, comprend tout, et la langueur de sa femme, et l’empressement de Georges, et leur attitude contrainte et gênée, lorsqu’il lui arrive de se mêler à leurs entretiens. Il court chez le jeune homme, et l’explication éclate violente et rapide. — Vous allez vous battre ? dit Norton. — Oui. — Et de quel droit ? — Du droit qu’un honnête homme a de défendre une honnête femme. — Quand cette honnête femme a un mari, c’est au mari seul qu’il appartient d’intervenir. — Je venge Mme Norton. — Vous la compromettez. — Je la défends. — Vous la perdez…— Il est trop tard, maintenant. — Il n’est pas trop tard et je vous défends d’aller sur le terrain. C’est moi qui me battrai avec Dickson…— D’ailleurs, ajoute Norton, j’ai bien réfléchi ; je ne veux être ni un Georges Dandin ni un Othello. Ma femme ne m’aime pas, je n’ai pas la prétention de l’enchaîner. Avant un an j’aurai divorcé et Sylvia sera libre.

Un divorce à la bonne heure ! Cela arrange tout.. Et Georges de Solis va enfin pouvoir épouser la dame de ses pensées et être, avec elle, légitimement heureux !… Eh bien ! non vous n’y êtes pas !… Un revirement se produit dans l’âme de Sylvia. On lui annonce que Norton est ruiné, et, devant cette catastrophe, sa générosité’ s’émeut et. ses scrupules s’éveillent. Il ne sera pas dit qu’elle abandonnera, ce parfait honnête homme au moment où il devient malheureux. Elle ouvre ses bras. Il s’y précipite — Sylvia !

— Norton !… Tout est oublié…

— Et Solis ? me demande ma lectrice qui s’intéresse beaucoup à ce charmant officier… Solis ?… Il se consolera en épousant la nièce de Norton, une idéale jeune fille dont je n’ai pas eu le loisir de vous parler…

Ce roman — en tant que roman — est très mouvementé, très passionné et très passionnant, et il obtiendra, sans doute, un succès d’émotion… Je regrette seulement que M. Claretie n’ait pas marqué ses personnages et surtout son héroïne, de traits plus particuliers, plus spéciaux. Je ne connais pas les Américaines, ou je ne les connais que par les livres dont les renseignements sont souvent contradictoires ; mais j’imagine qu’une Yankee, par cela même qu’elle est yankee, qu’elle a été élevée dans un certain milieu et qu’elle a dans les veines du sang de pionnier et d’aventurier, doit avoir une façon de sentir et de penser, et d’aimer qui ne doit pas être celle d’une Européenne et’ d’une Française. Or je cherche en vain chez Sylvia l’indication d’un tempérament original, le je ne sais quoi qui caractérise la femme exotique. Elle pâlit, elle se consume dans le chagrin, elle est rongée par un amour inassouvi et dévorée par un lent ennui de vivre. Mais ces maux se traduisent chez elle exactement comme ils se traduiraient chez une Parisienne sentimentale. Mme Norton ne souffre pas autrement que Mme Bovary. — Les autres types sont plus saillants. Norton est très hardiment campé. Je prise fort ce brasseur d’affaires, ce robuste travailleur dont la farouche énergie se fond comme une cire entre les mains de la femme aimée ; je prise moins le docteur Fargeas, ce savant aimable et un peu conventionnel qui sonde l’âme de ses clients en même temps qu’il panse leurs plaies ; en revanche je ne déteste pas le vicomte de Bernières, un jeune homme très moderne qui parle avec affectation de son pessimisme et étale ses navrances sur la plage de Trouville… M. Claretie a souligné ce ridicule avec beaucoup de vivacité. Et il a esquissé d’une main preste quelques silhouettes épisodiques, celles du trio Dickson ; de La jolie Mme Montgomery (qui Voudrait bien ajouter une m à son nom et s’accrocher ainsi à la noblesse de France) ; celles du banquier juif Offenburger et de sa fille, une savante, qui a passé avec éclat ses examens de licence, de doctorat et d’agrégation.

Que vous dirais-je encore ? L’Américaine renferme des pages ingénieuses. M. Claretie affectionne les développements moraux et philosophiques, et, comme on dit familièrement, il soigne le morceau. Un exemple va vous faire saisir le secret de cette manière. Georges de Solis pénètre chez Norton et. aperçoit sur la cheminée une pendule représentant un marteau pilon… Quelle pensée vous viendrait à l’esprit si vous voyiez une pendule représentant un marteau pilon ?… Vous vous diriez sans doute : « Mon Dieu, que ces Américains ont mauvais goût ! » Mais Georges de Solis a l’imagination plus fertile et il débite à son ami ce petit discours :

Il y a toute une façon d’envisager la vie dans votre pendule, mon cher Norton. Elle ne marque pas le temps, elle l’écrase !… Les Hollandais, qui étaient cependant » des gens pratiques, donnaient à leurs horloges une poésie qui sentait le rêve… Ils montraient les bateaux oscillant à chaque seconde, les moulins tournant, éperdus, de minute en minute, des pêcheurs tirant au bout d’une ligne en fer blanc, quelque poisson argenté, et la lune, la pâle lune se levant levant des paysages fantastiques et prés chinois, comme on voit à Saardiam… Mais c’était ces paysages et ces maisonnettes, pour les pauvres gens enfermés dans leur maisonnette, auprès de Zuyderzée gelé, une fenêtre ouverte sur l’idéal, et dans la fumée de leur pipe, ils revoyaient leur passé ou leurs voyages, tandis que doucement, régulièrement, le tic-tac du balancier berçait leurs songeries, silencieuses comme un bon sommeil Vous vous faites de vos pendules des mortiers-pilons ou des roues mécaniques ; Et en regardant ce marteau qui tombe et remonte, et retombe et monte encore pour remonter toujours, je pense instinctivement, à tout ce qu’il y a de supprimé, d’aplati et de lourdement assommé dans la vie moderne. Je crois qu’il faut parer les pendules — ces marqueuses du temps qui fuit — comme il faut parer les tombeaux, pour nous mieux masquer la mort sous là poésie et sous les fleurs. L’idée est très spirituelle et exprimée avec grâce… M. Claretie excelle dans ces digressions dont l’usage est piquant, mais dont l’abus pourrait, être dangereux. En effet, la multiplicité de ces discours coupe le fil du récit et donne à l’ouvrage un caractère factice. Le dialogue cesse d’être naturel et revêt une allure théâtrale. Les personnages ne causent plus, ils déclament et échangent des tirades à bout portant… D’ailleurs, — est-ce une illusion ? — il m’a semblé que le nouveau roman de M. Jules Claretie était taillé comme un oeuvre de théâtre. Peu de descriptions et de pages d’analyses. De grandes scènes, — les scènes à faire ! comme dit Sarcey — longuement développées, et rattachées l’une à l’autre par de menus épisodes. Les personnages mêmes ressemblent un peu à des personnages de comédie ; le docteur Fargeas est proche parent du docteur Rémonin de l’Etrangère, et la marquise de Solis avec ses boutades contre les sottises du siècle évoque le souvenir de la mordante et souriante duchesse de Réville, de Pailleron.

Ceci n’est point une critique, mais une constatation… Depuis bientôt dix ans, M. Claretie vit près de la scène, autour de la scène, sur la scène. Il lit des pièces toute la journée il en voit jouer tous les soirs ; il entretient un étroit commerce avec les auteurs, les acteurs, les décorateurs et respire d’un bout de l’année à l’autre l’atmosphère de la rampe. Devons-nous trouver surprenant qu’il lui en demeure quelque chose dans l’esprit, et que voulant écrire un roman, notre éminent confrère se trouve avoir écrit, sans peut-être s’en douter, une pièce de théâtre ?… L’Américaine n’est donc à proprement parler ni un livre psychologique, ni une étude de moeurs ; c’est avant tout un drame romanesque, mais un drame captivant, bien construit et suffisamment optimiste pour plaire aux femmes qui cherchent les émotions douces et qui ne détestent pas les beaux sentiments.

Adolphe Brisson, 1892.

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